Entre nous

D'où je viens exactement ? Ce que je fais le reste de l'année, loin de l'île ? Aucune idée — et ça restera ainsi. Ce qui se passe ailleurs reste ailleurs. Ici, je ne suis que la petite-fille de Guy Don, et ça me suffit largement.

Moi, j'habite loin de l'île, alors chaque fois que je peux venir, j'en profite pour tester la dernière trouvaille de Papi — son vélo du moment, parfois pas encore tout à fait au point, mais toujours sa fierté du jour. Pour la traversée, Compagnie Vendéenne ou Yeu Continent, ça m'est égal, je n'ai pas de préférence. La seule chose dont je suis sûre, c'est que je préfère largement le bateau à l'hélico. L'hélico, ça impressionne bien les copains, mais c'est beaucoup moins drôle — et encore moins une fois qu'il faut se frayer un chemin jusqu'au repère de Papi.

Un secret entre nous, qu'il ne faut surtout pas répéter à Papi : quand j'ai une pointe de nostalgie et que j'arrive avec la Compagnie Vendéenne, je m'arrête en chemin chez Lilavelo. Lui n'a d'yeux que pour Veloya — alors chut.

Mais il faut le dire : quand je débarque sur l'île, c'est un peu comme une star qui pose le pied sur le port. Papi oublie ses vélos, oublie ses habitués, oublie même sa discrétion légendaire — il n'a d'Yeu que pour moi.

Moi, en revanche, je préférerais qu'on ne me remarque pas trop. Me fondre dans le port, rester une silhouette parmi d'autres pour qui ne me connaît pas. Mais il y a un signe, discret, presque invisible si on ne sait pas où regarder — une marque de fabrique des Don, transmise comme tout le reste. Un geste qu'aucun mot ne saurait décrire, et que je ne tenterai pas d'expliquer ici. On ne raconte pas le signe des Don. On le reconnaît, ou on ne le reconnaît pas.